Lucas n'en revenait pas, il avançait enfin. L'espoir était en train de renaître en lui. Il courut jusqu'à sa voiture, rentra le nom du village dans son GPS et démarra. Alors qu'il était en chemin, son téléphone sonna. C'était Harry.
- Lucas, j'ai du nouveau, mais je crains qu'il ne s'agisse pas d'une bonne nouvelle. Hier, après notre rencontre, j'ai contacté des amis, pour essayer d'en apprendre un peu plus. Il s'avère que de nombreux membres de cette secte auraient envoyé des courriers à leurs proches. Certaines de ces lettres étaient cependant beaucoup plus explicites que celle que vous avez reçue. Il semblerait que Darius prépare son dernier coup. Attendez vous au pire.
- Non, il ne peut pas ! Je ne le laisserais pas faire. J'ai le nom du village où il se trouve et je suis en chemin.
- N'y allez pas seul. Vous ne vous imaginez pas le risque que vous courrez.
- Il est peut être déjà trop tard, je ne peux plus attendre. Plus d'un mois que ces lettres ont été envoyées, que ces gens sont arrivés ici. Rendez moi service. Appelez la police, la gendarmerie, qui vous voulez, et expliquez leur. Dites leur que je suis en chemin, qu'il faut qu'ils interviennent au plus vite. La commune s'appelle Berstett. Je compte sur vous.
Lucas raccrocha sans attendre de réponse. Le soulagement ressenti il y a quelques dizaines de minutes avait fait place à l'angoisse. Il avait l'impression d'être dans un film. C'était une histoire de fou, un cauchemar dont il voulait sortir sa fille saine et sauve. Quand il arriva au village, il fit le tour des commerçants espérant avoir une adresse précise. Ce ne fût pas très difficile. Ils étaient apparemment une centaine à vivre ensemble dans une vieille bastide à 5 kilomètres de là. Ils venaient très peu en ville et paraissaient de plus en plus mal en point. A la question y avait-il des enfants, la réponse était toujours la même : non. Pas d'enfant mais beaucoup de femmes, enceintes pour la plupart et très peu d'hommes. A quoi rimait cette mascarade ? Il ne savait pas, mais il touchait au but.
Dernière ligne droite, il arriva devant la maison. Une vieille demeure abîmée par les années mais robuste. Le cadre était beau, apaisant. Le grand portail était ouvert. Lucas gara sa voiture un peu plus loin pour ne pas éveiller les soupçons et avança prudemment. Il n'y avait personne. Le petite route pavée qui menait à l'entrée était déserte. Au loin, il vit une masse au sol. Il enjamba les fleurs qui bordaient le chemin et se dirigea vers elle quand soudain, une odeur nauséabonde le prit à la gorge. Il s'arrêta net et observa cette masse encore à 10 mètres de lui. Il fût sidéré de voir que derrière, en contrebas, il y en avait des dizaines d'autres. Le pire était là, sous ses yeux. Des corps inanimés à perte de vue. Certains étaient à moitié calcinés, d'autres gisaient dans une substance noirâtre les bras lacérés. Un frisson de terreur le saisit. Lucas avançait dans ce cimetière à ciel ouvert complètement hébété. Tous les corps étaient positionnés de façon circulaire. C'est au bout de quelques minutes qui l'a reconnue, au centre de cette ronde macabre, son ex femme, les yeux ouverts mais sans âme. Un ventre arrondi pointait sous sa tunique. Il tomba à genoux et ne put retenir ses larmes. La culpabilité l'envahit. A cet instant précis il aurait voulu être à sa place. Il avait eu la possibilité à une époque de l'extirper de là, mais sa faiblesse et sa naïveté l'en avaient empêché. Toute sa force s'évanouissait à mesure que les minutes passaient. Il n'y avait aucun enfant ici, mais le lieu semblait immense et il ne pourrait pas supporter de voir le corps de sa petite fille inanimé lui aussi. Un bruit de moteur le sortit de ses lamentations. Il se retourna et vit au loin un grand van noir arriver à toute vitesse et se garer sur l'esplanade de l'entrée. Deux hommes en sortirent. Lucas s'approcha en faisant attention de ne pas être vu ni entendu. Il atteignit la bâtisse par le côté ouest et longea le mur pour tenter d'entendre ce qu'ils se disaient. Les hommes si surs d'eux à leur arrivée semblaient décontenancés par ce funeste spectacle :
- C'est quoi ce bordel ! Je croyais que c'était le plan du siècle ?
- Je sais pas ce qui se passe. Le type m'a dit qu'on aurait juste à se pointer, récupérer la vingtaine de gosses dans la bastide et repartir. Sans faire attention au reste.
- Et t'a pas trouvé ça louche toi ? Pauvre tâche ! Regarde autour de toi ! Les poulets vont bien finir par découvrir ça et quand ils chercheront ce qui s'est passé, sur qui ils vont tomber ?
Les enfants dans la bastide. Les enfants vivants dans la bastide. Il fallait à tout prix qu'il les trouve avant eux. Il repartit silencieusement vers l'arrière du bâtiment. Il n'y avait pas de porte. Cependant au premier étage une fenêtre était ouverte. Il n'aurait pas de mal à l'atteindre. Il s'accrocha aux lierres, prit appuis sur la descente de la gouttière et les reliefs du mur et grimpa. La pièce où il arriva était elle aussi jonchée de corps. Il reconnu le gourou, assis sur une chaise, la tête repoussée en arrière et un trou dans la poitrine. Il sortit, atterrit dans un couloir. Cette demeure était vraiment immense, comment les retrouver ? Il chercha une fenêtre qui donnait sur le parvis pour s'assurer que les hommes étaient toujours dehors. Ils s'étaient même éloignés, pour mesurer l'ampleur des dégâts humains. Lucas se mit alors à appeler sa fille :
- Lola ! Lola c'est papa ! Dis moi que tu es là. Lola répond moi !
Les pièces et les couloirs s'enchaînaient sans réponse. Il trouva l'accès au deuxième étage. C'est là qu'une voix se fit entendre.
- Papa ! Je suis là Papa !
Lucas accourut, ouvrit toutes les portes jusqu'à trouver un grand placard où étaient amassé tous les enfants. Vingt paires d'yeux braqués sur lui. Vingt gamins assis calmement par terre, comme ci tout ceci était normal pour eux. Il chercha sa fille du regard et n'eut pas de mal à la reconnaître. Il l'agrippa, la serra dans ses bras et l'émotion le saisit de nouveau. Elle était là, en vie, enfin. Il n'y croyait plus. Mais il se reprit, rien n'était encore gagné.
- Écoutez les enfants il va falloir sortir d'ici et surtout ne pas faire de bruit.
- Mais Père Darius nous a fait promettre de ne pas bouger d'ici. On ne veut pas être puni nous, avait déclaré un garçon à peine plus vieux que Lola.
- Vous ne serez pas punis je vous le promet. Père Darius est... parti. Il ne reviendra pas, plus jamais. Il faut m'écouter et me suivre.
Soudain, des voix et des bruits de pas se firent entendre.
- Cette baraque est immense. Comment on va les retrouver ?
Lucas fit signe aux enfants de ne plus faire de bruit. Il entra avec eux dans ce petit espace et ferma la porte derrière lui. Il faisait entièrement noir. Il chuchota des phrases rassurantes, mais son cœur cognait si fort et ses membres tremblaient tellement qu'il cru ne pas pouvoir tenir. Il entendait les deux hommes s'approcher, faisant des commentaires sur chaque pièce vide. Il sentait les petit corps blottis tout contre lui, entendait leur souffle, espérant qu'aucun son ne filtrerait. Quand ils arrivèrent devant le placard Lucas tenait la poignée de toutes ses forces. Leur seule chance de s'en sortir était de faire croire que la porte était fermée ou bloquée, à condition qu'ils ne leur viennent pas à l'esprit de la détruire à coups de pied. Il sentit une pression sur la poignée. Faible tout d'abord puis de plus en plus énergique.
- Bordel, cette porte ne s'ouvre pas. Ils sont peut être là.
L'homme semblait de plus en plus déterminé à faire céder cette porte qui lui résistait. Lucas ne pensait plus pouvoir tenir longtemps.
- Laisse tomber. S'il savait que tout le monde était out à notre arrivée, il n'aurait pas enfermé vingt mioches dans une pièce fermée à clé, réfléchi ! Cette baraque a au moins cent ans, la porte doit juste être morte.
La pression cessa. Un grand soulagement le saisit quand un coup cogna violemment sur la porte. Ce type avait décidé de l'ouvrir coûte que coûte. Lucas se savait perdu. Lui mais surtout ces enfants. Ces derniers commençaient à s'agiter, à pleurer quand soudain un vacarme retentit.
- Police ! Ne bougez pas ! Jetez vos armes et gardez vos mains en évidence.
Des bruits de pas, des bruits métalliques, des bruits de vêtements et des bruits d'hommes qu'on menotte. Lucas n'oubliera jamais ces sons qui lui indiquèrent qu'il était hors de danger. Il ouvrit la porte prudemment.
- Qui est là ? Ne bougez plus !
- Non, arrêtez ! Je suis avec les enfants. Je m'appelle Lucas Amori, Je suis venu pour récupérer ma fille.
Une heure plus tard, il quittait les lieux avec sa fille. Il avait passé tout ce temps entre procédures et explications. Une fois que ces derniers eurent confirmation par le commissariat qu'une requête avait bien été déposée par Lucas il y a quelques semaines à Paris, il put partir, avec cependant le devoir de revenir au poste le lendemain afin de mettre au clair tous les détails de l'affaire. Lucas était abasourdi par ce qu'il venait de vivre, mais Lola, blottie dans ses bras, lui redonnait le sourire, perdu il y a bien longtemps.
- Papa ? Où est Mère Darius ?
- Mère Darius ?
- Oui ! Où est Maman ?
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